Avec Serge Jonckers, nous avons pris un… vin californien – MiNT
Écouter

Avec Serge Jonckers, nous avons pris un… vin californien

On sait à quel moment on s’assied pour parler avec Serge. Jamais dans quel couloir ses phrases se terminent. Le temps s’est peut-être évaporé. Ou est-il sous son contrôle ? Portrait (de fan).

Prénom : Serge – Nom : Jonckers
Profession : Journaliste musical
Sur MiNT : le dimanche de 10 à 12h dans Serge à la Manœuvre.

Je me rappelle précisément le moment où je l’ai invité dans le bureau, avec la précaution des auditeurs intimidés, jeudi midi : « Cela ne va pas prendre beaucoup de temps, promis. » On ne voudrait ni l’importuner ni le brusquer.  En fait, on n’a tout simplement pas envie de passer pour le perdreau de l’année dans l’exercice de ses fonctions. Alors, on compose avec ce que l’on est (la génération juste après) et on formule les questions avec une rigueur bêtement scolaire. C’est comme une transgression suprême : l’élève pose des questions au maître, à l’ancien prof d’histoire et de français.  Prof, oui, prof ! Cela explique beaucoup de sa capacité – phénoménale – à raconter la musique avec une précision des dates et du contexte.

Adieu monsieur le professeur

S’il vit aujourd’hui « dans le namurois », Serge Jonckers est né à Mont-sur-Marchienne, le même jour que Robert de Niro (il s’en amuse). Je tourne un peu rapidement les pages pour arriver à l’année 1979, décisive : « Oui, c’est cette année-là que j’ai vraiment démarré en radio, c’était sur Radio Métropole (qui deviendra SIS). Quatre ans plus tard, j’ai décidé d’abandonner mon métier de professeur pour faire de la radio à temps plein. »  La preuve en vidéo avec cette archive de 1983, où vous pouvez voir Serge vers 5’40.

Il n’est pas avare de nostalgie, mais se garde bien d’en faire une publicité rétrograde. Il dit : « Ce qui n’existe plus dans la radio qu’on fait aujourd’hui, ce sont les conneries. On faisait plein de conneries, mais on a sans doute déminé le terrain pour la génération suivante. La radio s’est professionnalisée. » Pas autant, précise-t-il en filigrane, que la radio américaine, qui reste sa principale matière à penser.  Toutes les pièces du puzzle sont déjà là. Reste à assembler.

I just want your extra time and your… KiiS

En 1984, il part aux États-Unis étudier le phénomène des radios commerciales : « C’est un choc. On se rend compte à quel point on bricole dans notre studio de Charleroi.  On ne sait plus où donner des yeux, de la tête, des oreilles. »

Il nous raconte les couloirs de KiiS FM, considérée à Los Angeles – et partout ailleurs dans le monde – comme l’inspiration originelle de ce que les radios musicales sont devenues : « Je me souviens du hall d’entrée et des nombreux portraits aux murs. D’abord, les grands patrons de la station. Puis les disques d’or – un truc de fou ! -, qui ont été rendus possibles par la diffusion en radio. On comprend alors la puissance du médium. Et quand on rentre en Belgique, on se dit qu’on ne pourra jamais faire pareil. Mais qu’on peut essayer de faire les choses correctement, bien, mieux. » Comment ? « En apprenant de leur rigueur. Celle de la musicalité. Celle de l’écriture radio. De leurs jingles. Les Américains ont défini à cette époque-là la grammaire de la radio. Celle qui a fait connaître le rock et la pop au monde entier.  Celle qui a longtemps été LA référence. »

Bruxelles, attends-moi, j’arrive…

Il est difficile de l’arrêter dans son élan. Ce voyage américain a indéniablement tout influencé de la suite de sa carrière, passée par Chérie FM Belgique (première époque) : « Puis un jour, un coup de fil. On me donne la possibilité d’aller travailler à Paris pour NRJ. Et au même moment, je reçois un autre coup de fil, du groupe RTL celui-là. Cette année-là, ils vont transformer RFM en nouvelle radio généraliste, qui deviendra Bel RTL. À ce moment-là, je fais quoi ? » Deux possibilités : déménager à Paris ou… « Penser à sa maison, à sa famille… J’ai choisi de rejoindre Bel RTL, à Bruxelles. Et basta. Et on a démarré cette aventure absolument dingue. »

Aucun regret ne se ressent. Et le voilà en 2017 sur MiNT, le dimanche, à parler de musique comme naguère son maître Philippe Manœuvre.

C’est le moment où il avoue avoir oublié d’apporter le livre qu’il nous avait promis. Mais quelle importance ? Il l’ouvre dans sa tête et doit probablement être capable d’en réciter des pages entières sans trop réfléchir. Tout est trop naturel pour être humainement banal chez Serge. Il cite « Le Petit Prince » d’Antoine de Saint-Exupéry. Le choix étonne ceux qui sont présents dans le bureau à ce moment-là. Tous réclament une explication. Elle est sans appel : « Parce que c’est le livre qui raconte le mieux l’innocence perdue. »

Des maîtres en radio alors ? Nous sommes de retour en Californie. « Rick Dees, un fou furieux qui a probablement lancé la vague des show matinaux, avec les premières blagues au téléphone. » Puis il cite Paul Freeman, même chaîne (KIIS FM) : « Je me souviens de sa voix. De son groove pas possible. De sa diction impeccable. En fait, il incarne la grandeur de la radio américaine.  Avec cette façon de parler qui est de la musique.  On écoute la radio pour écouter la musique, mais aussi et avant tout pour l’écouter parler. »

Là où il nous emmènera : San Francisco

Los Angeles, certes, mais San Francisco n’est pas loin dans sa mémoire.  Nous prenons la route du Nord.  La ville de Joplin sera sa carte postale : « Et j’irais jusqu’à dire que c’est la ville que je préfère. Je vous emmène dans le studio de KMEL 106.1. La vue depuis les studios, c’est le Golden Gate. Une fois que j’ai dit cela, tout est dit. C’est la grande époque du top 40. De Bowie, de Human League, de Michael Jackson, de Springsteen évidemment. The All New, All Hit 106 KMEL ! » Pour l’anecdote, sans la chaîne KMEL en 1985, le titre One Night in Bangkok  ne serait probablement jamais devenu l’immense succès qu’il a été. « J’ai des souvenirs de dingue de radio en Californie, mais surtout à San Francisco. De radio, mais aussi de concerts. Enfin, pour anticiper votre question, non, je n’ai pas eu de rêve américain, dans le sens où je ne serais pas parti là pour toujours. Cela dit, oui, j’ai été influencé. »

En fait, j’aimerais prolonger cette conversation ailleurs. Inconsciemment, qu’elle ne s’arrête pas – si vite. Je tente de faire diversion en l’emmenant au rayon jardinage, lecture, boisson, loisirs. En vain. Qu’aurait-il fait s’il n’avait pas été le journaliste musical de référence qu’il est devenu ? Il n’en sait trop rien. Probablement pas grand-chose. Il est devenu ce qu’il devait être et toute autre question est superflue.

Plus on l’éloigne des platines, plus le livre ouvert se referme. Mon envie d’en savoir davantage ne se contentera pas d’un simple verre de vin (fût-il californien).  D’ailleurs, il ne l’a pas terminé. Serge Jonckers me fait penser à une boîte à musique dont on voudrait réactiver la manivelle à la moindre pause.  Vianney, son compagnon dominical dans Serge à la manœuvre, ajoute : « Il est passionnant quand il parle de tout cela. »

 Serge à la manœuvre, le dimanche de 10h à midi
sur MiNT, avec Vianney ‘t Kint.

Cedric Godart

Écouter