Nous avons vu « Bohemian Rhapsody » pour vous – MiNT
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Nous avons vu « Bohemian Rhapsody » pour vous

Nous n’avions pas encore lu les critiques des fans, de la presse, à Londres, à New York et à Paris. Nous avons assisté sans réfléchir à la première de Bohemian Rhapsody au White Cinema à Bruxelles ce 30 octobre. On a chanté, on a vibré, comme on a grandi à ses côtés. On savait aussi qu’il faudrait lire entre les lignes. Et pourtant, on en sort plus fan que jamais.

Tout était écrit d’avance. Le film aux multiples rebondissements nous donne à voir ce que les vivants ont bien voulu nous raconter, confronté à l’obsession des scénaristes : raconter une légende et même livrer une forme très cruelle de happy end. Un exercice difficile et contrôlé par les membres du groupe. Il faut ménager l’héritage.

Que tous ceux qui ont grandi dans les années 80 et 90  se rassurent : ils y retrouveront une adolescence supplémentaire, les titres qui ont bercé leur années vinyles et le récit d’une époque où VIH voulait encore dire mourir.

Bohemian Rhapsody est avant tout un hommage (ouvertement idéalisé) à la musique de Queen et à la figure de Mercury. Qui ne montre rien. Mais n’élude pas grand-chose non plus, certainement pas ce qui caractérise les grands destins : la divinité publique face à l’immense solitude privée.

Une saga en 3 actes

Quelques mots sur le contexte d’abord.  Bohemian Rhapsody est un biopic britannico-américain réalisé par Bryan Singer (Usual Suspects, Dirty Sexy Money et X-Men).

Première vie ? Septembre 2010 : Brian May annonce à la BBC le tournage d’un film consacré au groupe, avec Sacha Baron Cohen. Ce dernier jette l’éponge, face à un scénario beaucoup trop consensuel.  2013 : Dexter Fletcher et Ben Whishaw reprennent la copie. Revers, divergences : c’est un nouvel abandon. La troisième tentative sera (presque) la bonne, en 2016: le projet a pour nom Bohemian Rhapsody et Bryan Singer accepte sa direction, jusqu’à son renvoi en décembre 2017. Le mouvement #MeToo est passé par là : Synger est accusé de viol sur mineur, il évoque des « raisons personnelles » et il est remplacé par Dexter Fletcher.  Le tournage, interrompu, peut reprendre.

Au printemps 2018, on ose le dire : le biopic sortira sur les écrans fin 2018.

Hollywood est passé par là

Le film sort cette semaine chez nous, trois jours avant les États-Unis. Il retrace l’épopée du groupe Queen au travers de la personnalité de son leader, Freddie Mercury.  Ne tournons pas autour de la bobine : si ce dernier occupe déjà dans votre existence une place sacrée,  le film va vous ravir, notamment par sa longueur : il fait 2h15 au compteur et le temps passe, in fine, un peu trop vite.

Du point de vue de la structure, le biopic obéit à un cahier précis : un concert en ouverture, un concert en fermeture et un récit au milieu.  Tour à tour, les succès et excès du chanteur, la séparation du groupe (à l’initiative de Mercury) et son triomphal retour sur scène à l’occasion du Live Aid. Au moment où Freddie Mercury était déjà frappé par la maladie, dont il demandera à ses comparses de ne jamais parler en public, à aucun prix. Il ne voulait ni pitié ni regard triste : il voulait rester un performer ; il le sera jusqu’au bout, bien au-delà de la période racontée par le film.

On sait tout, on ne dit rien : on assiste, impuissant mais captivé, au récit de ces quelques années triées sur le volet. Drogue, sexe, bisexualité, multiplication des partenaires, rendez-vous chez le médecin : tout est certes évoqué, mais surtout suggéré. Il faut lire entre les lignes du scénario, nous sommes en 2018.

S’il faut saluer la prestation (délirante) de l’acteur de Mr. Robot dans cet exercice (à plus forte raison une fois les cheveux courts), il faut aussi vous prévenir : le film doit répondre aux nécessités des studios de Hollywood et n’échappe pas à la romance. On comprend à présent pourquoi Sacha Baron Cohen a refusé le rôle.

Pour le rock, par contre, le pari est réussi et Rami Malek est impressionnant de vérité, y compris sur scène.  Ce n’était, ne serait-ce que physiquement, pas vraiment gagné d’avance.

Des moments troublants, poignants également : la solitude des nuits de fête, lorsque les faux-amis s’en sont allés. La trahison de son entourage professionnel.  La vision lucide d’un argent qui ne rend pas heureux, mais sert simplement à se jouer de la noirceur de l’existence humaine. Le ronronnement des chats devant lesquels il ne peut (se) mentir. Cette phrase de Gainsbourg qui dit : l’amour physique est sans issue. La figure maternelle de la fille à qui il a dédié « Love of my Life », Mary, son « grand amour ». Trop présente pour certains détracteurs du film, mais un archétype fondamental qui sert la narration. La fierté de la famille, la reconnaissance du père.  Freddie est avant tout un enfant.

Ne vous arrêtez pas au film

135 minutes après les premières images, on n’a qu’une seule envie : se plonger dans l’œuvre de Queen, si possible dans ses zones d’ombre. Et aussi combler le vide : le film se termine par le Live Aid en 1985. Il reste alors six années de succès, de stades, de combats, d’avancement de la maladie, de l’annonce au proche également. Ce n’est pas trahir un secret que d’évoquer la présence, dans le générique de fin, du titre « The Show Must Go On », comme un avertissement : il n’y aura probablement pas de suite à ce morceau choisi.

Un goût de trop peu ? C’est l’une des raisons pour lesquelles – et on peut le comprendre ! –  la critique est restée réservée ces derniers jours. Le New York Post parlait de calamité (« It’s not the biopic we deserve« ), à l’occasion de l’avant-première à Londres le 23 octobre dernier. Plus modérés, mais sur leur faim également, Les Inrocks rappellent qu’il s’agit d’un « projet piloté par les membres restants du groupe« , évoquant un biopic peut-être « trop officiel ».

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Peu importe. Il faut le voir, le regard lucide et sans l’excuse de l’a priori. La vue de Bohemian Rhapsody rassure les fans sur le mythe qu’ils entretiennent depuis la disparition de Mercury en 1991. Il ne fallait pas aller chercher plus loin. The Show Must Go On, après tout.

Cédric Godart

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